Le grand entretien – John Green l’auteur qui aimait les métaphores

Author John GreenNos étoiles contraires est sans doute le roman le plus puissant et le plus abouti de John Green. Hazel et Augustus, tous deux atteints d’un cancer, cherchent des réponses sur leur roman préféré et inachevé, et s’interrogent sur notre rôle dans la vie de ceux qui nous entourent.

Entretien réalisé pour le n°158 de la revue Page des Libraires.
Propos recueillis et traduits par Mélanie Blossier, Librairie Doucet (Le Mans).

Crédit photo : Ton Koene.

J’ai lu que vous avez travaillé auprès d’enfants atteints du cancer. Vous avez aussi perdu une amie, Esther, décédée suite à cette maladie. Avez-vous écrit ce livre pour elle ou pour d’autres raisons ?

John Green — J’ai commencé à écrire ce roman plusieurs années avant de rencontrer Esther, mais je lui ai dédié car je n’aurais jamais pu le finir sans son amour et son amitié. En 2000, j’ai travaillé plusieurs mois dans un hôpital pour enfants, c’est à cette période que j’ai écrit mes premières histoires sur des adolescents malades. Vous avez raison, les gens que j’ai rencontrés dans cet hôpital sont aussi très importants pour ce livre.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce roman ?

J.G. — Au total il m’aura fallu plus de dix ans, mais entre-temps j’ai aussi écrit plusieurs romans. Je ne cessais d’abandonner et de reprendre l’écriture de cette histoire, en pensant que je ne pourrais jamais capter la complexité des émotions, la colère et l’état d’esprit des personnes malades que j’ai rencontrées et à qui je tenais. Rencontrer Esther en 2009 m’a aidé à voir l’histoire différemment, et c’est ainsi que ce roman a bouleversé ma vie.

Comment avez-vous choisi le titre ?

J.G. — La sélection pour arriver au titre anglais The fault in our stars a été difficile. Il y a eu beaucoup de propositions. Finalement, mon éditeur et moi pensions que la référence à la pièce de Shakespeare, Jules César – « Si nous ne sommes que des subalternes,cher Brutus, la faute en est à nous et non à nos étoiles » –, renvoyait mieux à ce que dit le roman au sujet de la tragédie, du destin et de l’indifférence absolue de l’univers à l’égard des besoins et des désirs de chacun.

C’est votre premier roman dans lequel le personnage principal est une femme. Pourquoi avoir fait ce choix ?

J.G. — Souvent, dans les drames romantiques, un homme aime une femme malade, qui meurt la plupart du temps. Puis l’homme progresse et est transformé par cette rencontre. Il y a une misogynie inhérente à ce type de scénario. J’ai voulu l’inverser. Je suis aussi très gêné par cette convention narrative qui implique que les personnes condamnées n’existent que dans le but de faire évoluer les autres. Cela contribue à les déshumaniser. En fait, les gens malades sont aussi humains que n’importe qui, et la raison de leur existence est aussi compliquée que celle des autres.

Était-il difficile d’écrire du point de vue d’une adolescente (et surtout une adolescente malade) ? Comment y êtes-vous parvenu ?

J.G. — J’aime écrire des romans précisément parce que cela nécessite d’imaginer être quelqu’un d’autre, souvent quelqu’un dont la vie est radicalement différente de la mienne. D’après moi, c’est un des grands plaisirs, non seulement de l’écriture, mais aussi de la lecture : voir le monde à travers les yeux de quelqu’un d’autre. Cela m’a pris plusieurs années avant de trouver la voix de Hazel, et un jour elle est venue naturellement. Je n’ai jamais pensé : « Tiens, j’écris du point de vue d’une adolescente » ou : « Je dois prétendre être une fille mourante ». Je pensais juste écrire du point de vue de Hazel. Cela m’a paru très clair.

Comment expliquez-vous qu’il ne s’agisse pas d’un « livre sur le cancer » quand cela parle d’adolescents atteints d’un cancer (car il est difficile d’expliquer aux lecteurs que la maladie n’est pas le sujet principal du roman) ?

J.G. — À vrai dire, je n’aime pas lire d’histoires dramatiques. Je n’en vois pas l’intérêt. Il y a suffisamment de tristesse dans le monde sans en rajouter en lisant des histoires terriblement tristes. Quand Hazel parle de « livre sur le cancer », elle fait référence à ces romans larmoyants et sentimentaux dans lesquels on cherche à manipuler vos émotions. J’espère vraiment que Nos étoiles contraires n’est pas un de ces livres, mais qu’il est un roman qui explore et, en définitive, représente la vie comme elle est. J’espère que c’est une histoire sur le plaisir de lire, de voyager et de tomber amoureux.

Que pensez-vous des lecteurs qui s’interrogent sur le futur des personnages du livre qu’ils lisent, sur ce qui leur arrive par la suite ?

J.G. — Je pense qu’il est naturel de vouloir connaître la suite, c’est une part inévitable de la lecture. Mes lecteurs me demandent quotidiennement ce qui se passe après la fin de mes romans (surtout pour Qui es-tu Alaska ?, Gallimard, Scripto, 2007) Tout comme Van Houten, je ne pense pas que les auteurs soient qualifiés pour répondre à ces questions. Les livres appartiennent à leurs lecteurs.

Pouvez-vous nous en dire plus sur cet « accord tacite entre l’auteur et le lecteur » dont les personnages parlent dans le roman ?

J.G. — Je crois que les lecteurs ont la responsabilité de donner sa chance à un texte. Ils doivent lire attentivement, s’impliquer et faire preuve d’un maximum d’ouverture d’esprit. Quant à l’auteur, il se doit d’écrire le meilleur roman qu’il puisse écrire, d’offrir dans le texte le plus de récompenses possibles au lecteur attentif, et ainsi la plus riche des lectures. Chacun de vos personnages principaux ont des passions et hobbies excentriques (les épitaphes dans Qui es-tu Alaska ?, les anagrammes dans Le Théorème des Katherines…)

Comment avez-vous eu l’idée de l’obsession de Hazel pour le roman (fictif) Une impériale affliction ?

J.G. — Je voulais que le livre parle du rôle que la littérature joue dans nos vies et du pouvoir qu’elle a de façonner notre vision du monde et de nous réconforter (ou pas). Nous voyons la lecture comme un plaisir. C’est effectivement un plaisir, mais partager des histoires est au centre de l’humanité, c’est une des facultés qui définit le genre humain.

Aussi, j’ai voulu que Hazel aime un livre afin qu’elle puisse explorer le potentiel et les limites de la littérature. Quel passage du roman avez-vous le plus aimé écrire ?

J.G. — J’ai beaucoup aimé écrire les premières pages, parce que j’entendais la voix de Hazel pour la première fois.

De quel roman êtes-vous le plus fier ?

J.G. — Pour être franc, celui-ci.

Entretien réalisé pour le n°158 de la revue Page des Libraires.
Propos recueillis et traduits par Mélanie Blossier, Librairie Doucet (Le Mans)

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Nos étoiles contraires – Collection Grand Format Nathan, lu et conseillé par :

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