La littérature « jeunes adultes », une invention marketing ?

Depuis le succès planétaire d’Harry Potter– le 1er tome est sorti en 1995 -, la littérature pour adolescents a vu naître le concept de littérature « young adults ». Une expression empruntée aux anglo-saxons qui sont les précurseurs de cette littérature pour « jeunes adultes ». Mais quels genres littéraires et quels types d’ouvrages trouvons-nous derrière cette étiquette ? S’agit-il d’une simple invention marketing ou d’une réalité éditoriale ? Enfin, existe-t-il un public de « jeunes adultes » aux pratiques de lectures singulières, nécessitant d’identifier cette offre en librairies et dans les bibliothèques ?

Source : Blog Ne vois-tu rien venir ?
http://nevoisturienvenir.blogspot.fr/2013/08/la-litterature-jeunes-adultes-une.html


« La littérature pour adolescents et pour jeunes adultes est la seule à être définie par son public plutôt que par son genre ». Les contours du public, comme ceux des genres sont tout autant difficiles à délimiter. Derrière l’expression galvaudée « young adults » (YA) se cache une offre littéraire diverse, étroitement liée à l’évolution du secteur jeunesse de ces 20 dernières années qui a vu la massification de la production ainsi que son internationalisation. Tout d’abord, certains succès ont eu des répercussions telles que les éditeurs ont redéfini leurs stratégies marketing afin de toucher les lecteurs au-delà du public adolescent. Ainsi, la double publication en jeunesse et en littérature générale est désormais courante. Les grands formats ont évincé les collections poches, cantonnées désormais aux rééditions ou aux classiques, destinés aux plus jeunes des lecteurs. Les codes graphiques ont eux-mêmes évolué, tout comme les noms des collections. Il s’agit de gommer les attributs « jeunesse ». Ainsi, les photographies remplacent les illustrations ; des logos au design moderne évincent les mentions « jeunesse » en couverture ou sur les quatrièmes, etc. Le roman pour adolescent a revêtu des attributs hybrides, lui permettant de s’insérer dans les différents rayons des librairies et des bibliothèques.

Si l’on prend l’expression « young adults » au pied de la lettre, quel serait ce public ? Les 13-18 ans ; les 15-25 ans ; les 18-35 ans, etc. Pour les anglo-saxons, à l’origine de ce terme, ces romans s’adressent aux 12-18 ans. Libraires, universitaires, éditeurs ou bibliothécaires proposent des tranches d’âge approximatives, car bien entendu, chaque parcours de lecteur se distingue selon le rapport à la lecture qu’il a entretenu au sein de sa famille, à l’école, en fonction de ses origines sociales, qu’il soit jeune femme ou jeune homme, etc. En outre, les enquêtes sur les pratiques culturelles démontrent que les jeunes lisent moins, pourtant, l’offre qui leur est destinée n’a jamais été aussi grandissante. Olivier Donnat, sociologue, a démontré que les jeunes adultes privilégiaient la « culture de l’écran » au détriment de la lecture. Plus récemment, nous apprenions que si les pré-adolescents (11 ans) étaient 33,5 % à lire des livres quotidiennement, ils n’étaient plus que 9 % à l’âge de 17 ans. Les pratiques se détournant vers l’usage de l’ordinateur. Les éditeurs jeunesse prennent en compte ces mutations et développent des stratégies plurimédia, tout en communiquant plus massivement sur les réseaux sociaux. La réalité sociologique des jeunes adultes est nettement moins « joyeuse » que la littérature qui leur serait adressée. On observe un allongement de la jeunesse qui découle des difficultés pour devenir autonome matériellement (l’accès à l’emploi et au logement est retardé). En revanche, l’ère numérique voit des jeunes culturellement autonomes, plus précocement. C’est certainement dans cette évolution, non concomitante, de l’autonomie culturelle et matérielle, que se situent les frontières toujours plus floues de la littérature « young adults ».

On trouvera, dans cette littérature, l’effervescence des genres renouvelés. Le thriller côtoie le fantastique, comme dans la collection « Rageot Thriller », lancée en 2012 par Guillaume Lebeau. Les contes de notre enfance sont détournés, comme en témoigne l’étonnant ouvrage publié par Pocket Jeunesse, Cinder de Marissa Meyer (Pocket Jeunesse, 2012) revisitant le thème de Cendrillon au pays des cyborgs. Des sujets graves, comme le cancer, sont abordés sans détour (Nos étoiles contraires, John Green, Nathan, 2012) dans ce que l’on nomme le problem novel. Les narrateurs adolescents portent un regard toujours plus distanciés sur leur condition, usant d’autodérision. Fantasy et SF se mêlent habilement. On voit également émerger « le réalisme fantastique » dans la veine de Lady de Melvin Burgessou Iboy de Kevin Brooks. Si les best-sellers de la littérature pour adolescents font l’objet d’adaptations cinématographiques, le 7ème art a lui aussi des influences sur la narration. Suzanne Collins, l’auteur d’Hunger Games, a fait ses gammes en travaillant comme scénariste pour la télévision avant d’écrire pour l’édition. Elle maîtrise parfaitement les codes du « page turner » livrant des ouvrages dont on ne décroche pas un instant et dans lesquels les descriptions se mêlent habilement aux scènes d’action. Enfin, les héros se suivent « en série », la trilogie étant le minimum requis.

Autre enjeu de ces lecteurs « young adults », la loi de 49 sur les publications destinées à la jeunesse accompagnée de son corollaire de « valeurs », admises ou non, par les prescripteurs et la sempiternelle question : « Peut-on tout faire lire à un public adolescent ? » Certains des « nouveaux » labels « young adults »se sont affranchis de cette loi, démontrant bien, qu’ils souhaitent avant toute chose, défendre une littérature moderne, correspondant à un lectorat aux attentes diverses. Ainsi, « DoAdo » ou « DoAdo Noir » au Rouergue, la collection « Exprim’ » de Sarbacane et dernièrement le label « R’ » chez Robert Laffont ne sont pas soumis à cette loi. Un choix étonnant au regard de leur catalogue mais qui se justifie sur certains titres, résolument plus sombres : on songe à Je mourrai pas Gibier de Guillaume Guéraud (Rouergue, « DoAdo Noir », 2006) ou Je reviens de mourir d’Antoine Dole (Sarbacane, « Exprim’ », 2008 »). Des œuvres dérangeantes qui n’ont de cesse de générer des polémiques chez les prescripteurs mais qui sondent les affres de nos solitudes contemporaines dans des langues âpres et ciselées.
La dimension transmédiatique de ces romans YA est également l’une des caractéristiques de ce « courant » (Hunger Games16 lunesPercy Jackson pour mentionner les plus récents). Outre les adaptions cinématographiques, certains univers se prolongent dans de petits jeux interactifs comme pour Hunger Games et l’application « The Hunger Adventures » qui permet d’évoluer dans l’univers de la fiction et de patienter avant la sortie du 2ème volet de la saga au cinéma. La littérature « young adults » est très imprégnée par cette dimension ludique qui se déploie par l’interactivité rendue possible par les sociabilités littéraires sur le Web. Sites dédiés, pages Facebook, comptes Twitter, les éditeurs rivalisent d’ingéniosité pour promouvoir leur production, délaissée par les médias classiques (presse écrite, radio, TV). Ces nouvelles stratégies de communication renforcent les liens entre une communauté de lecteurs. A cet égard, les outils développés par Hachette Jeunesse, sont remarquables. Ainsi, leur plateforme Lecture-Academy, outre la mise en avant des romans publiés propose un forum où les internautes peuvent s’exprimer sur leurs goûts littéraires mais aussi sur leur quotidien. Ils peuvent également publier des fanfictions et explorer, plus en avant, leurs romans de prédilection.

Enfin, on voit apparaître des prix littéraires destinés aux lycéens (Goncourt, Renaudot, prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA, etc.) de plus en plus médiatisés et  rappelant une évidence : toute littérature peut s’adresser aux plus âgés des adolescents. Ces prix valorisent la littérature générale contemporaine. Pas de bit-lit, de chick-lit ou de fantasy, comme en témoigne le palmarès du prix littéraires des lycéens et apprentis de la région PACA, depuis 2005. En 2013, Le lauréat est Laurent Mauvignier pour son roman Ce que j’appelle oubli, aux éditions de Minuit. Il s’agit de considérer sous un autre regard l’ensemble de la production. Finalement, ce qui reste de cette littérature pour « jeunes adultes », telle une peau de chagrin, c’est sans doute la modernité qui parcourt la littérature, qu’elle soit ou non populaire : les auteurs osent s’affranchir des codes, tandis que les prescripteurs prennent le risque de sortir des sentiers battus et des collections estampillées « YA ».

J’aimerais conclure sur les propos de Matthieu Letourneux, qui porte un autre regard sur cette littérature : « les romans populaires pour la jeunesse tendent ainsi de plus en plus à s’adresser aux adolescents, voire aux lecteurs de vingt à trente ans, accompagnant sans doute un glissement sociétal d’envergure. »  Revenir sur cette idée d’une production populaire qui serait le propre de cette littérature « YA » fait écho à sa dimension transmédiatique, ainsi qu’à la large diffusion de ces œuvres. Enfin, elle semble être reconnue par les prescripteurs qui craignent plus que jamais que les adolescents ne délaissent la lecture. Ce « glissement » engendre, chez les éditeurs, des répercussions dans le « découpage » des collections, selon l’âge des lecteurs visés. On voit apparaître, depuis peu, des publications grand format destinées aux 9-12 ans. Ce public, quelque peu délaissé, revient sur le devant de la scène. Séries, humour et romans illustrés rivalisant de qualités et témoignent d’un secteur en perpétuel mouvement, toujours capable de nous surprendre.

Anne Clerc – Ne vois-tu rien venir ? http://nevoisturienvenir.blogspot.fr/
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